Enquête : un enfer nommé Facebook


20 millions de Français ont leur compte Facebook. Trentenaire, quadra, senior : il faut en être. Se soumettre. Bienvenue dans l’ère de la tyrannie du cool. Par Doan Bui.

"La norme sociale a changé", selon Mark Zuckerberg, fondateur du site (AFP) « La norme sociale a changé », selon Mark Zuckerberg, fondateur du site (AFP)

C’est un monde où tout le monde est beau. Marrant. Sympa. Une longue litanie de polaroïds joyeux -fêtes, anniversaires, sorties champêtres- de blagues potaches, de points d’exclamations – »j’adooooooooore ! »- et de « Lol ». On s’y « poke », on s’y « like », on y rigole. On y a plein d’amis. Qui s’affichent, magie !, dans le compteur numérique de notre sociabilité. C’est super. C’est l’enfer. C’est Facebook. Si vous n’y êtes pas encore, vous y serez demain, c’est certain. Comme votre frère, votre sœur, votre nièce, vos copains, votre mère, votre collègue : 20 millions de Français y ont un compte, soit près d’1/3 de la population. « La norme sociale a changé », déclarait Mark Zuckerberg, le PDG de Facebook. Dans le monde de l’hypertransparence, la vie privée et l’intimité sont devenus ringards. Les ados ne sont plus les seuls à faire la course à la popularité et à exhiber toute leur vie. Trentenaire, quadra, senior : il faut en être. Se soumettre. Bienvenue dans l’ère de la tyrannie du cool.

 

Des coachs pour améliorer son image

Adèle est en seconde. Dans sa classe, tout le monde est sur Facebook. « Sauf les cas sociaux « . Se balader sur les profils Facebook de ses camarades donne une bonne idée de la cote d’amour des uns et des autres. « Il y a les populaires et les intellos. Tiens, elle, 559 amis, 679 photos, c’est clairement une populaire ». Ah les photos ! Les profils des filles « populaires » ressemblent à une séquence du magazine Closer : soirées arrosées, clopes, postures aguicheuses. Adèle n’est pas une « populaire », elle s’en fiche. Manon, 16 ans, est plus complexée, elle passe son temps à surfer sur les profils des « populaires ». Persuadée que ces filles qu’elle croise tous les jours au lycée ont la vie « cool » qu’elles affichent sur leur « mur » Facebook. Facebook nuirait-il gravement à notre moral? Alex Jordan, chercheur en psychologie à l’université de Stanford, a interrogé une centaine d’étudiants sur leur pratique de Facebook : « A force de surfer sur les profils des autres, qui sont toujours mis en scène de façon positive, ils se sentent dévalorisés. Sur Internet, les gens ont tendance à faire la pub d’eux même. Ils ont les enfants parfaits, le couple parfait, les vacances parfaites. Cette propagande du bonheur peut-être pesante. Cela peut pousser à se comparer les uns les autres et cela impose une norme sociale ». Une étude récente de l’université d’Edimbourg montre quant à elle que les utilisateurs les plus « populaires », bref, ceux avec le plus de contacts, étaient plus stressés: ils se sentent obligés d’alimenter le flux d’informations pour être à la hauteur de leur public.

Car faire continuellement la pub de soi même, c’est un vrai job. Les coachs pullulent d’ailleurs désormais dans le secteur du « personal branding », nous expliquant doctement comment « créer sa marque personnelle », « améliorer son référencement » sur Internet, voire « partager son mythe personnel avec les autres » ( !). « Dans nos sociétés au temps court, le désir de visibilité a remplacé le désir d’éternité » dit Nicole Aubert, sociologue, co-directeur de l’ouvrage collectif « les tyrannies de la visibilité » (1). « Notre époque a inversé le mythe de la caverne de Platon. Pour Platon, les ombres qui défilaient sur les murs, représentaient les illusions. Pour nous, les apparences et les images sont désormais la seule réalité. Exister désormais, cela veut dire être visible, être vu. D’où ce besoin de multiplier les traces de nous même sur le Net. ». Avec la photo et la vidéo numérique, notre existence peut être enregistrée et dupliquée à l’infini. On accumule les clichés, on stocke les mails, on documente sa vie jour après jour. A la poursuite d’une éternité numérique. On google les autres, on se fait googler, on s’auto-google pour vérifier de son existence. « C’est difficile d’échapper à cette pression. Car aujourd’hui, si vous êtes totalement invisible sur le Net, c’est suspect ».

 

Des entrepreneurs de nous même

Thomas Zuber et Alexandre des Isnards viennent de publier « Facebook m’a tuer » (2) , satire désopilante de notre société à l’heure du web 2.0 :  » Aujourd’hui, un événement ne nous semble pleinement vécu que s’il a été fixé en image, puis partagé sur le réseau et validé par nos contacts ». C’est le syndrome des photos de vacances qu’on affiche sur son mur Facebook pour faire bisquer les copains. Lesquels n’ont plus aucun prétexte pour sécher la sempiternelle séance de diapos, surtout que le vacancier est à l’affût de tous les commentaires.  » Il y a une pub dont le slogan est ‘optimisez vous’. C’est exactement cela ! Nous sommes devenus des entrepreneurs de nous même. Nous gérons désormais notre sociabilité comme un centre de profit. Et Facebook dans son fonctionnement même nous incite à plus de productivité. Nous enjoignant à récolter plus de ‘like’, plus ‘d’amis’ « . Sur Facebook, tout est quantifié, nombre d’amis, de commentaires, de photos… Blandine, qui avoue son addiction à Facebook, est connectée en quasi permanence, de son ordinateur, ou de son téléphone mobile : « Dès que tu postes quelque chose, c’est un peu comme une drogue : tu ne peux pas t’empêcher d’aller vérifier combien de personnes ont commenté. C’est comme un audimat permanent » Et puis il y a tous ces mails, ces messages intempestifs dont vous gratifie le réseau social. « Cherchez d’autres amis grâce à l’outil de recherche d’amis ! ». « Vous connaissez peut-être Machin ! Invitez le à devenir votre ami !  » « Vous vous déconnectez déjà ? Retrouvez Facebook sur votre téléphone mobile ! ». Amélie, 34 ans : « Rien ne me déprime plus que la fonction anniversaire. Facebook avertit tous vos contacts que c’est votre anniversaire et qu’il serait bien de vous le souhaiter…Les proches comme les moins proches. Alors tout le monde y va de son petit message sur votre page.  »

 

Rupture numérique

La vie sentimentale web 2.0 est elle aussi devenue singulièrement compliquée. Qui aime qui ? Une telle qui me plaît est elle en couple ? C’est là-dessus d’ailleurs qu’est née l’idée du réseau Facebook. Avec sa rubrique star : le statut. Où l’on peut cocher célibataire, en couple, ou « c’est compliqué ». Les inventeurs de Facebook pensaient alors à surtout faciliter la période « drague ». Sans se rendre compte que le code amoureux allait changer pour de bon…Avant, on se prenait la tête pour savoir qui allait dire ‘je t’aime’ en premier. Maintenant, on se fait sa déclaration par « statut  » interposé. Clara, 26 ans : « Du coup, ça cause pas mal d’embrouilles. Si toi tu coches ‘en couple’ en premier, que l’autre garde ‘célibataire’, forcément, ça crée des tensions ». La discourtoisie et la lâcheté font évidemment aussi bon ménage avec les e-pratiques. Manon, 16 ans : « Se faire larguer par SMS ou par Facebook, c’est un grand classique. Le SMS, au moins, tu es le seul à l’avoir. Ce qui est horrible avec Facebook, c’est que ton humiliation est publique« . Pour Jérôme, 32 ans, qui s’est séparé –douloureusement- d’Hélène, la rupture s’était fait « courtoisement ». Bref, à l’ancienne. « Mais il a fallu aussi gérer la rupture numérique. Au début, je ne l’ai pas enlevé de mes amis. Je ne voulais pas couper le lien. Je continuais à aller sur sa page. J’avais peur de trouver de nouveaux amis dans sa liste d’amis, un éventuel remplaçant ». Autre souffrance, les ‘suggestions’ de Facebook qui l’avertissaient dès qu’une photo d’elle était postée quelque part sur le site. Hélène non plus n’avait pas dégainé l’arme atomique du ‘enlever un ami’. Mais pour couper les ponts, elle a joué avec la subtilité des paramètres de confidentialité du site et…bloqué une partie de sa page à Jérôme : la fameuse liste d’amis. « Je me suis dit qu’elle avait rencontré quelqu’un et qu’elle voulait me le cacher. Cela m’obsédait. Du coup, quand j’allais chez des copains, quelquefois, je leur demandais de me connecter sur leur compte, pour pouvoir aller sur sa page et vérifier sa liste d’amis. Le fait de pouvoir savoir est une vraie torture ». Clara confirme : « qui n’est pas allé voir la page de son ex ? C’est le grand sport national sur Facebook. On sait que ça fait mal, mais on le fait quand même « . Pour Clara, la rupture numérique a eu lieu trois mois après la rupture IRL : « Quand il m’a enlevé de ses amis, ça m’a fait un choc. J’ai riposté illico. Et après, je suis allé dire à toutes mes copines de virer ce connard de leurs contacts ! « . Mais Clara a néanmoins pu continuer à visiter la page de son ex : elle est visible à tout le monde… « J’ai ainsi pu voir les photos de sa nouvelle copine. Il l’a emmené dans des endroits où on s’était promis d’aller. A un concert de Radiohead, un groupe que je lui ai fait découvrir. J’étais dégoûtée ».

 

 

Partir de Facebook ? Pas si facile

Clara voudrait débrancher. Partir de Facebook. Pendant deux semaines, elle a arrêté tout simplement de se connecter. « J’ai reçu plein de messages de mes copines sur le mode : qu’est ce qui se passe ? Arrête de te morfondre, sors, bouge toi ! Comme si disparaître de Facebook , c’était disparaître du monde ». Sur sa boîte mail, des e-mails de Facebook en rafale.  » Bonjour Clara. Vous n’avez pas utilisé Facebook pendant un certain temps. Vous avez reçu 52 notifications en votre absence ». Sans compter tous les mails des copains qui transitaient via Facebook et leurs publications sur son profil, qui venaient engorger sa boite mail. Alors elle a tenté de désactiver son compte. Pas si facile. Après avoir regardé partout, elle a déniché l’onglet « désactiver le compte » dans la rubrique « Paramètres du compte ». Toutes les têtes de ses amis se sont affichés avec à chaque fois le commentaire « Vous allez manquer à Elodie »  » Vous allez manquer à Jérôme » etc…Il fallait aussi répondre de façon obligatoire à la question « pourquoi quittez vous Facebook ». Dans les options, il y avait « Facebook a fait de ma vie sociale un enfer » ou « je passe trop de temps sur Facebook ». Elle a hésité. Elle s’est dit qu’elle le ferait plus tard, une fois qu’elle aurait vu tous les derniers messages des copains. Elle s’est reconnectée. Un nouveau mail est arrivé très vite: « Bonjour Clara, Bienvenue de nouveau sur Facebook ! Dites à vos amis ce que vous avez fait jusqu’à présent. »

Doan Bui – Nouvelobs.com


> Cet article est à paraître dans Le Nouvel Observateur daté du jeudi 14 avril

(1) « Les Tyrannies de la Visibilité ». Dirigé par Claudine Haroche et Nicole Aubert. Editions Eres, 2011.

(2) « Facebook m’a tuer ». Alexandre des Isnards et Thomas Zuber. Nil, 2011

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Une Réponse to “Enquête : un enfer nommé Facebook”

  1. yzeriahi Says:

    Facebook m’a aussi tué lol. Ceci dit, article très juste


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